Edito
Ăa se dit, ça se rĂ©pĂšte, vous lâavez vous-mĂȘme sans doute dĂ©jĂ entendu, câest un peu partout que se cĂ©lĂšbrent les noces entre le documentaire et la fiction. Pierre dâachoppement thĂ©orique particuliĂšrement mal taillĂ©e hier encore, la division des genres craque aujourdâhui devant dâautres urgences. Devant elles certains cinĂ©astes, certains films, ont choisi dâĂȘtre comptables. Par exemple ? Refuser que la dĂ©finition du documentaire se situe exclusivement du cĂŽtĂ© de ce que Daney dĂ©nonçait comme « le travail de la mort. » Autrement dit : que cesse la preuve par la seule vĂ©ritĂ© du mourant, du cadavre, vĂ©ritĂ© complaisante de la dĂ©faite. Preuve au carrĂ©, ultime et intimidante, qui toujours menace de sâĂ©puiser, dâĂ©chouer dans la vaine fascination. Sâil sâagit de rendre justice Ă la souffrance, Ă lâinjustice, Ă lâĂ©crasement des peuples et des rĂ©alitĂ©s â et de quoi dâautre enfin sâagirait-il ? - alors il importe dâinventer des formes souples, des formules inattendues, qui gardent nĂ©anmoins le coupant des dĂ©cisions et conservent lâĂ©lan du vital. Noces nâa jamais signifiĂ© amalgame, indiffĂ©renciation, brouillage. Noces projette plutĂŽt lâunion, la confiance, le maintien des diversitĂ©s, lâaccroissement de belles complexitĂ©s. Comme le prescrivait Kafka, dans une de ses formules aussi claire quâarmĂ©e des puissances de lâĂ©nigme, « dans ton combat contre le monde, seconde le monde.» Dans notre contexte, on pourrait risquer de la traduire ainsi : dans ton combat pour lâĂ©lucidation, contre toutes les trompeuses fabrications et au nom de ce qui existe, aide-toi du documentaire, aide-toi de la fiction, aide-toi de ce que le monde te donne.
CâĂ©tait dĂ©jĂ , vous vous en souvenez, le programme proposĂ© lâĂ©dition derniĂšre, amorcĂ© du reste bien des annĂ©es en amont. Il est maintenu. Et nous nous rĂ©jouissons de vous annoncer un fort grand nombre de films y faisant Ă©cho, inĂ©dits prĂ©sentĂ©s en premiĂšre mondiale ou internationale, sans oublier lâensemble des premiĂšres françaises, en compĂ©tition (une quarantaine de films) et dans les Ă©crans parallĂšles (une centaine de films).
Que seront ces Ă©crans ? 1. Les Etats-Unis vue par Jean-Pierre Gorin, qui, de lĂ -bas, sâinspirant de Tocqueville et dâHenri Adams, a agencĂ© un regard bien Ă sa façon sur lâHistoire et la politique amĂ©ricaine. Ăchantillon parmi dâautres, le couple de Laurel et Hardy y cĂŽtoiera, pour faire bonne mesure, celui de lâunique film de Leonard Kastle Honeymoon Killers. 2. RedĂ©couvrir un cinĂ©aste fort connu, Robert Kramer, par le biais de ce que Cyril BĂ©ghin appelle son geste vidĂ©o. ApprĂ©cier Ă partir de films jamais sortis en salle, une expĂ©rience, une mĂ©thode de travail, telles quâelles croisent un outil neuf alors, la vidĂ©o. 3. En ces temps obligĂ©s de cĂ©lĂ©bration de 68, nous ferons retour sur une aventure mythique mais restĂ©e quasi clandestine, celle de lâĂ©phĂ©mĂšre groupe Zanzibar. Olivier Mosset, Daniel Pommereulle, FrĂ©dĂ©ric Pardo, peintres et sculpteurs, Pierre Clementi, Serge Bard, Jackie Raynal, Philippe Garrel ont filmĂ©, librement, quelquefois sauvagement. BeautĂ© du noir et blanc dâune Ă©poque qui se bat avec le deuil ; beautĂ©s convulsives aussi, ou dĂ©bridĂ©es, comme un long inĂ©dit de Pierre Richard Bray ou le peplum wharolien, Cleopatra, de Michel Auder. 4. Traduire lâEurope qui, comme son nom lâindique, prĂ©sentera des films pour lesquels lâEurope est moins un territoire et ses frontiĂšres quâun tissu de traductions, un entrelacement de langues et de cultures Ă dĂ©chiffrer. Au cĆur de ce programme, exemplaire, une rĂ©trospective du lithuanien Deimantas Narkevicius. 5. Sentiers, programmation pour enfants reconduite avec bonheur, adjoindra pour la premiĂšre fois cette annĂ©e Ă son savant assemblage de courts plusieurs longs-mĂ©trages, dont le magnifique Flowers in the pocket de Liew Sang Tat.
Des sĂ©ances spĂ©ciales enfin. Crude Oil, un film de 14 heures du chinois Wang Bing. Un inĂ©dit ressuscitĂ© depuis son oubli en 1972, le stupĂ©fiant Lettre Ă la Prison, de Marc Scialom. Un work in progress avec ValĂ©rie MrĂ©jen sur son dernier projet marseillais. Un bref inĂ©dit dâApichatpong Weerasetakhul, un bijou : Emerald. Six heures dâentretien filmĂ© entre lâĂ©crivain Pierre Guyotat et Marianne Alphant. Une rencontre avec le philosophe Toni Negri. Etc. A foison, vous lâaurez compris, câest lâidĂ©e. EspĂ©rons quâelle saura vous sĂ©duire.
Jean-Pierre RehmÂ
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